Ne craignant pas d’être accusé de diffamation, du haut de son statut de philosophe médiatique, Michel Onfray vient d’emprunter sa plus fervente plume de démystificateur pour peindre un portrait très sombre de l’écrivain-philosophe Jean Grenier, dans son récent livre sur Albert Camus (L’ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus, Paris, Flammarion, 2012). Précisons que Michel Onfray connait très bien l’œuvre de Jean Grenier ainsi que sa biographie, écrite par Toby Garfitt (La Part Commune, 2010). L’accusation a pour point de départ le fait que Grenier a poussé Camus à s’engager au Parti communiste en 1935, alors que Grenier lui-même était en train d’écrire son Essai sur l’esprit d’orthodoxie dans lequel il critique fortement le communisme. À partir de ce fait avéré et bien connu, Onfray ouvre un dossier à lourde charge contre Grenier. Outre de graves accusations d’antisémitisme et de collaborationnisme passif pendant l’Occupation, Grenier est décrit par Onfray sur le plan intellectuel et psychologique comme un personnage peu fréquentable car « pathologiquement indécis », cynique, simulateur et de surcroît en parfaite contradiction avec la philosophie du non-agir taoïste dont il a été le chantre.
Ce portrait dévastateur est construit en grande partie à partir d’interprétations de propos recueillis par Jean Grenier auprès d’intellectuels pendant l’Occupation et publiés d’une manière posthume (Sous l’Occupation, éditions Claire Paulhan, 1997). À partir de ce livre et d’autres sources, Onfray assassine la mémoire de Jean Grenier en faisant des interprétations et des déclarations péremptoires. Il est pourtant l’auteur d’un livre : La pensée de midi. Archéologie d’une gauche libertaire (Galilée, 2007), comportant une lecture admirative de l’Essai sur l’esprit d’orthodoxie de Grenier (« Pour une an-archie désespérée », essai publié initialement dans un hommage à Jean Grenier chez Folle Avoine, 1990). Dans La pensée de midi, il évoque éloquemment, et en s’en revendiquant, la filiation d’une gauche libertaire qui lierait Georges Palante, Jean Grenier, Louis Guilloux et Albert Camus. Alors pourquoi tant de haine maintenant ? La gloire médiatique irait-elle jusqu’à forcer le scoop par une telle calomnie ? Pourquoi cette diffamation alors que Grenier est trop peu lu et son œuvre trop méconnue ?
Ce portrait de Jean Grenier par Michel Onfray est accompagné d’un portrait non moins dévalorisant du philosophe Jules Lequier (1814-1862), dont Grenier a été le spécialiste. « Déséquilibré », « faible psychologiquement », Lequier, d’après l’interprétation de Michel Onfray, se serait noyé « afin de trouver une preuve de l’existence de Dieu » (p. 124). On décèle tout le sarcasme de l’auteur du Traité d’athéologie derrière ces mots. Jules Lequier, le philosophe de la liberté, dont on célèbre cette année le 150ème anniversaire de la mort – une noyade en baie de Saint-Brieuc – est surtout connu pour sa formule ayant sans doute inspiré Jean-Paul Sartre : « FAIRE, non pas devenir, mais faire et en faisant SE FAIRE ». Mû par sa manie de renverser les idoles, fallait-il qu’Onfray assimile Grenier et Lequier en les instituant philosophes en proie aux tourments et aux angoisses existentielles et ne pouvant de ce fait se passer d’un Absolu, pour les opposer à un Camus hédoniste et athée, surpassant ses propres tiraillements par un amor fati nietzschéen ? Il a peu été fait mention de l’œuvre de Jean Grenier lors de la célébration des 50 ans de la disparition de Camus en 2010 et nous espérions que ce livre répare cet oubli. Ce n’est pas le cas, bien au contraire, et nous le déplorons.
Goulven Le Brech,
Président de l’association des amis de Jules Lequier






