« La Feuille de Charmille »

En matière de métaphysique, j’oserai mettre un enfant au-dessus même d’un bon et sage laboureur qui n’a rien lu. Quelles étonnantes questions ! Que d’audace et de rectitude, que de simplicité et de profondeur dans sa manière de poser les problèmes ! Quel empressement, quelle patience à écouter les réponses qu’on lui fait ! Et souvent quel regret naïf de ne les comprendre !

Par malheur, en devenant homme, il perd sa modestie avec ses avantages. Ce n’est pas tout à fait sa faute : la langue le trompe, l’exemple l’entraîne, l’autorité le tyrannise. On le prend par ses vertus pour le séduire, et il s’attache aux erreurs qu’on lui enseigne, de toute l’affection qu’il porte à ceux qui lui promettaient la vérité. J’ai subi la loi commune et j’aurai beaucoup à désapprendre ; mais à l’égard de ces grandes questions du libre arbitre et de la Providence, les raisonnements des doctes n’ont jamais rien pu pour moi. On me donnait en abondance de longues et diverses explications ; j’ai fait comme l’enfant, j’ai écouté et je n’ai point compris. Enfin, comparant ce luxe d’arguments et de lumières, où s’anéantissaient l’une après l’autre les deux vérités dont on voulait montrer l’accord, à ma fière indigence qui, du moins, me les conservait dans leur intégrité, j’en suis venu à reconnaître que l’un de mes plus anciens souvenirs était aussi pour moi l’un des plus instructifs.

Il est une heure de l’enfance qu’on n’oublie jamais : celle où l’attention venant à se concentrer avec force sur une idée, sur un mouvement de l’âme, sur une circonstance quelquefois vulgaire, nous ouvrit, par une échappée inattendue, les riches perspectives du monde intérieur : la réflexion interrompit les jeux, et, sans l’aide d’autrui, l’on s’essaya pour la première fois à la pensée.

Un jour, dans le jardin paternel, au moment de prendre une feuille de charmille, je m’émerveillai tout à coup de me sentir le maître absolu de cette action, tout insignifiante qu’elle était. Faire, ou ne pas faire ! Tous les deux si également en mon pouvoir ! Une même cause, moi, capable au même instant, comme si j’étais double, de deux effets tout à fait opposés ! et, par l’un, ou par l’autre, auteur de quelque chose d’éternel, car quel que fût mon choix, il serait désormais éternellement vrai qu’en ce point de la durée aurait eu lieu ce qu’il m’aurait plu de décider. Je ne suffisais pas à mon étonnement ; je m’éloignais, je revenais, mon coeur battait à coups précipités.

J’allais mettre la main sur la branche, et créer de bonne foi, sans savoir, un mode de l’être, quand je levai les yeux et m’arrêtai à un léger bruit sorti du feuillage.

Un oiseau effarouché avait pris la fuite. S’envoler, c’était périr : un épervier qui passait le saisit au milieu des airs.

C’est moi qui l’ai livré, me disais-je avec tristesse : le caprice qui m’a fait toucher cette branche, et non pas cette autre, a causé sa mort. Ensuite, dans la langue de mon âge (la langue ingénue que ma mémoire ne retrouve pas), je poursuivais : Tel est donc l’enchaînement des choses. L’action que tous appellent indifférente est celle dont la portée n’est aperçue par personne, et ce n’est qu’à force d’ignorance que l’on arrive à être insouciant. Qui sait ce que le premier mouvement que je vais faire décidera dans mon existence future ? Peut-être que de circonstance en circonstance toute ma vie sera différente, et que, plus tard, en vertu de la liaison secrète qui par une multitude d’intermédiaires rattache aux moindres choses les événements les plus considérables, je deviendrai l’émule de ces hommes dont mon père ne prononce le nom qu’avec respect, le soir, près du foyer, pendant qu’on l’écoute en silence.

O charme des souvenirs ! La terre s’embrasait aux feux du printemps et la mouche vagabonde bourdonnait le long des allées. Devant ces fleurs entr’ouvertes qui semblaient respirer, devant cette verdure naissante, ces gazons, ces mousses remplies d’un nombre innombrable d’hôtes divers ; à ces chants, à ces cris qui tranchaient par intervalles sur la sourde rumeur de la terre en travail, si continue, si intense, et si douce qu’on eût cru entendre circuler la sève de rameau en rameau et bouillonner dans le lointain les sources de la vie, je ne sais pourquoi j’imaginai que depuis ma pensée jusqu’au frémissement le plus léger du plus chétif des êtres, tout allait retentir au sein de la nature, en un centre profond, cœur du monde, conscience des consciences, formant de l’assemblage des faibles et obscurs sentiments isolés dans chacune d’elles un puissant et lumineux faisceau. Et il me parut que cette nature, sensible à mon angoisse, cherchait en mille façons à m’avertir : tous les bruits étaient des paroles, tous les mouvements étaient des signes. Debout au pied d’un vieil arbre, je le regardais avec inquiétude et avec une sorte de déférence, quand, la brise passant, il inclinait ou secouait lentement sa tête chenue. Quel est cet oiseau de proie dont j’affronte les serres, disais-je en moi-même, ou quel est ce sort glorieux que je me prépare ? Toutefois, j’avançai la main, je saisis la feuille fatale.

Mais cette détermination présente, au lieu de commencer une suite d’événements, continuait la suite des événements passés par un autre dès longtemps certain pour quelque être supérieur à moi, et arrivant à son heure dans cet ordre général que je n’avais point fait ? Si me sentir souverain dans mon for intérieur, c’était au fond, ne sentir pas ma dépendance ? Si chacune de mes volontés était un effet avant d’être une cause, en sorte que ce choix, ce libre choix, ce choix en apparence aussi libre que le hasard, eût été réellement (n’y ayant point de hasard) la conséquence inévitable d’un choix antérieur, et celui-ci la conséquence d’un autre, et toujours de même, à remonter jusqu’à ces temps dont je n’avais nulle mémoire ? Ce fut dans mon esprit comme l’aube pleine de tristesse d’un jour révélateur. Une idée… Ah ! Quelle idée ! Quelle vision ! J’en suis ébloui. L’homme aujourd’hui en rassemblant les réminiscences de ce trouble extraordinaire qu’éprouva l’enfant, l’éprouve derechef ; je ne peux plus distinguer les angoisses de l’un des angoisses de l’autre ; la même idée, terrible, irrésistible, inonde encore de sa clarté mon intelligence, occupant à la fois toute la région et toutes les issues de la pensée. Je ne sais comment peindre le conflit de ces émotions.

En un point de ce vaste monde animé d’un mouvement continuel et continuellement transformé, où d’instant en instant rien ne se produisait qui n’eût la raison de son existence dans l’état antérieur des choses, je me vis au-delà de mes souvenirs ; je me vis à mon origine, moi, ce nouveau-né qui était moi, ce moi étranger qui commença mon être, je le vis déposé à son insu en un point de cet univers : mystérieux germe destiné à devenir avec les années ce que comportaient sa nature et celle du milieu complexe qui l’environnait. Puis, dans les perspectives de la mémoire de moi-même, que je prolongeai des perspectives supposées de ma vie future, je m’apparus : multiplié en une suite de personnages divers, dont le dernier, s’il se tournait vers eux, un jour, à un moment suprême, et leur demandait : Pourquoi ils avaient agi de la sorte ? Pourquoi ils s’étaient arrêtés à telle pensée ? On les entendrait de proche en proche en appeler sans fin les uns les autres. Je compris l’illusion de murmurer au moment d’agir ces mots dérisoires : Réfléchissons, voyons ce que je vais faire ; et que j’aurais beau réfléchir, je ne parviendrais pas plus à devenir l’auteur de mes actes par le moyen de mes réflexions que de mes réflexions par le moyen de mes réflexions; que si j’avais le sentiment de ma force propre, si j’en étais parfois débordé, c’est que je la sentais en moi à son passage, c’est qu’elle me submergeait d’une de ses vagues, la force occupée à entretenir ce flux et reflux universel. Je connus que, n’étant pas mon principe, je n’étais le principe de rien ; que mon défaut et ma faiblesse étaient d’avoir été fait ; que quiconque a été fait, a été fait dénué de la noble faculté de faire ; que le sublime, le miracle aussi, hélas ! et l’impossible était d’agir : n’importe où fut le premier branle, de vouloir un premier vouloir, de commencer quelque chose en quelque façon (que n’eussé-je pu si j’eusse pu quelque chose ! ), d’agir, une fois, tout à fait de mon chef, c’est-à-dire d’agir : et sentant, par la douleur d’en perdre l’illusion, la joie qu’on aurait eue à posséder un privilège si beau, je me trouvai réduit au rôle de spectateur, tour à tour amusé et attristé d’un tableau changeant qui se dessinait en moi sans moi, et qui, tantôt fidèle et tantôt mensonger, me montrait, sous des apparences toujours équivoques et moi-même et le monde, à moi toujours crédule, et toujours impuissant à soupçonner mon erreur présente ou à retenir la vérité : ne fût-ce que cette vérité, maintenant si claire à mes yeux, de mon impuissance invincible à me défaire jamais d’aucune erreur, si, par une autre erreur, j’en tentais l’effort inutile et inévitable. Une seule, une seule idée, partout réverbérée, un seul soleil aux rayons uniformes : Cela que j’ai fait était nécessaire. Ceci que je pense est nécessaire. L’absolue nécessité pour quoi que ce soit d’être à l’instant et de la manière qu’il est, avec cette conséquence formidable : le bien et le mal confondus, égaux, fruits nés de la même sève sur la même tige. A cette idée, qui révolta tout mon être, je poussai un cri de détresse et d’effroi : la feuille échappa de mes mains, et comme si j’eusse touché l’arbre de la science, je baissai la tête en pleurant.

Soudain je la relevai. Ressaisissant la foi en ma liberté par la liberté même, sans raisonnement, sans hésitation, sans autre gage de l’excellence de ma nature que ce témoignage intérieur que se rendait mon âme créée à l’image de Dieu et capable de lui résister, puisqu’elle devait lui obéir, je venais de me dire, dans la sécurité d’une certitude superbe : Cela n’est pas, je suis libre.

Et la chimère de la nécessité s’était évanouie, pareille à ces fantômes formés pendant la nuit d’un jeu de l’ombre et des lueurs du foyer, qui tiennent immobile de peur sous leurs yeux flamboyants, l’enfant, réveillé en sursaut, encore à demi perdu dans un songe : complice du prestige, il ignore qu’il l’entretient lui-même par la fixité du point de vue, mais sitôt qu’il s’en doute, il le dissipe d’un regard au premier mouvement qu’il ose faire.

Jules Lequier

Introduction du Problème de la science ou « Comment trouver, comment chercher une première vérité ? »

Ce texte de Jules Lequier est l’introduction générale à l’ensemble de son œuvre,  il s’agit du seul texte qu’il considérait comme achevé et qu’il donnait à lire à ses proches.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s