Lequier par André Breton

Le fond de l’abîme : pourquoi le Mal ?… Conjugués dans cette interrogation qui part d’eux à la façon de tourbillons de feu et de matières embrasées, ils sont là, tous les Grands – d’un bord comme de l’autre – tous ceux qui s’y sont trouvés précipités, qu’ils en aient rapporté à la surface qui, par impossible, un rameau fleuri (l’amour, à défaut de l’intelligence de la vie), qui une non moins belle branche foudroyée. Certains d’entre eux, c’est l’imposition dogmatique qui les a plongés là, qui leur a enjoint d’aller voir par eux-même et, coûte que coûte, d’en offrir une solution qui engage leur propre conscience. Les autres, la hideur de ce Mal, appelé à conditionner la vie, est ce qui les a assaillis d’emblée, les braquant à tout jamais contre un dogme qui, sur l’existence de ce Mal et son reflet en nous, prétend fonder la liberté humaine et trouve ainsi moyen de le nécessiter. Ce ne sont pas forcément les moins grands cœurs. Entre ceux-ci et ceux-là, seule l’étroitesse d’esprit pourrait vouloir imposer un ordre de préséance. C’est bien la même nuée fouillée d’éclairs qui, à leurs heures, porte vers nous Dante et Milton, Bosh et Swift, certains gnostiques, Gilles de Retz et Sade, Lewis et Mathurin, le Goethe du Second Faust et le Hugo des derniers recueils, Lequier, Nietzsche, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud. La poésie, qui se complaît indistinctement en eux, ne permet pas de faire deux parts de leurs accents, portés au diapason de la tempête. Avant que nous ayons pu songer à nous reprendre, qu’il puisse être question de nous replier sur nos positions préalables, ils nous projettent au cœur du drame essentiel.

André Breton
Préface au Concile d’amour d’Oscar Panizza
Perspective Cavalière, Gallimard « L’imaginaire », 1996

Advertisements

1 commentaire

Classé dans Uncategorized

Une réponse à “Lequier par André Breton

  1. Jean-Pierre Goldenstein

    Permettez-moi d’ajouter à l’extrait de la préface au Concile d’amour les deux passages suivants :
    Si déjà, au cours de ce livre, l’acte d’écrire, plus encore de publier toute espèce de livre est mis au rang des vanités, que penser de la complaisance de son auteur à vouloir, tant d’années après, l’améliorer un tant soit peu dans sa forme ! il convient toutefois de faire la part, en bien ou mal venu dans celui-ci, de ce qui se réfère au clavier affectif et s’en remet tout à lui − c’est, bien entendu, l’essentiel − et de ce qui est relation au jour le jour, aussi impersonnelle que possible, de menus événements s’étant articulés les uns aux autres d’une manière déterminée (feuille de charmille de Lequier, à toi toujours !) si la tentative de retoucher à distance l’expression d’un état émotionnel, faute de pouvoir au présent le revivre, se solde inévitablement par la dissonance et l’échec (on le vit assez avec Valéry, quand un dévorant souci de rigueur le porta à réviser ses ” vers anciens ”), il n’est peut-être pas interdit de vouloir obtenir un peu plus d’adéquation dans les termes et de fluidité par ailleurs.
    André Breton, Nadja [1928], AVANT-DIRE (dépêche retardée) [édition revue, 1963]

    Je ne puis m’empêcher d’évoquer, au sujet d’Yves Laloy, la dernière page que l’on ait de son grand compatriote Jules Lequier : « Je vois un pays aride. Au milieu du pays, entouré de pierres et de cailloux, je vois un pin solitaire. Il est fouetté par le vent, par le vent de la mer … Sa tête est penchée, son tronc est rugueux, mais sous le tronc coule une résine rare, précieuse … Sa résine jette une lueur phosphorescente, mêlée à une fumée blanchâtre. Il faut qu’il prenne sa résine, qu’il la mette dans un moule, qu’il en fasse de la lumière … Je vois une goutte de phosphore à l’extrémité d’une branche. La goutte de phosphore tombe et je vois à sa place une goutte de sang … La goutte de sang va tomber, si l’arbre étend sa branche ; elle ne tombera pas s’il la relève … Il faut dire à l’arbre de relever sa … (1). » Sur ce dernier point de suspension s’achève le message de Lequier.
    (1). Jules Lequier : Œuvres complètes publiées par Jean Grenier, Éd. de la Baconnière, Neuchâtel, 1952.
    André Breton, « YVES LALOY », Le Surréalisme et la peinture [1928], rééd. 1965.

    Cordialement,
    Jean-Pierre Goldenstein

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s