Lequier par Georgette Ryner (1924)

Comment dire – rochers abruptes et cascade de fleurs – la beauté forte et gracieuse de l’œuvre de Jules Lequier ? Tant de critiques sont restés silencieux, sans doute écrasés par la grandeur de cette œuvre, qui trouvent plus facile de vanter les Pierre Benoît ou les Henri Béraud !

Et il faudrait dire aussi la profondeur fidèle des amitiés qu’inspira Lequier parmi lesquelles celle de Renouvier qui l’appelait son maître, dire encore sa destinée tragique, sa hantise de l’absolu, ses effrois, ses angoisses, sa détresse devant le grand problème de la liberté, sa foi aimante en la liberté.

Philosophique à la fois et dramatique, cette œuvre réunit « l’immensité des développements et des applications, la profondeur de la pensée, l’ardeur de la conviction, la perfection du style. »

« Chercher, voilà ma force et ma faiblesse. » Il écarte, pour chercher, les préjugés et les habitudes. Son imagination, sa puissance logique, multiplient les perspectives, sa sensibilité frémissante, les points de vue, les possibilités, les diversités. Quel beau spectacle. Il devient dès qu’il discute. Son escrime savante emploi tantôt le raisonnement vigoureux, serré comme les nœuds de la massue d’Hercule, tantôt l’épée la plus souple et les feintes les plus subtiles.

Il veut trouver, par delà les origines obscures, les vrais fondements de l’idée de liberté et de la liberté. Mais il créé dès qu’il croit chercher. Et, à exercer son implacable pourvoir créateur, il éprouve une volupté mêlée d’épouvante. Il est saisi d’un tremblement d’horreur, non comme Pascal devant l’immensité du monde, mais devant les énigmes que notre immensité intérieure offre à la petitesse de nos tâtonnements. Tremblement d’horreur devant l’étroitesse ténébreuse de nos moyens d’investigation ; vertige aussi devant la grandeur, la majesté, la divinité qu’une lumière suffisante trouverait dans l’homme.

Et quelle révolte gronde en ce catholique quand il songe aux sombres amusements de son Dieu !

« Dieu a une volonté sincère de sauver tous les hommes et pourtant il est un petit nombre de prédestinés, Dieu crie : Venez, vous qui ne viendrez pas, parce que vous n’êtes pas mes élus. »

Puissant comme Molière ou comme Pascal. Il revêt douloureusement d’un indénombrable ridicule les discussions des théologiens : spectacle d’autant plus instructif quel la philosophie toute entière de ce grand esprit n’a qu’un but : justifier le catholicisme.

Quelle grâce profonde dans La feuille de charmille, quelle poésie enflammée dans Abel et Abel. Magnificence de la pensée et de la forme, noble simplicité du récit, rythme, et d’une ardeur qui évoque le poète du Cantique des Cantiques, qui chante aussi contagieusement que lui la force et la douceur de l’amour :

« Nul ne dira ce qu’est l’amour. Il est comme un arbre dont la sève guérit celui dont celui qui s’est blessé en le frappant avec du fer. Ses tourments sont encore une espèce de plaisir. Et ses plaisirs donc, que sont-ils ? Ses plaisirs sont des extases. »

Quand nous sommes joyeusement émus au cantique qui dit l’amour si pur et si grand d’Abel pour Abel, son frère, voici qu’entre eux une muraille de feu et d’intérêt dresse jusqu’aux cieux sa barrière peut-être éternelle. Non. Voici de sublimes lueurs jetées sur le mystère de tristesse par le feu du sacrifice, des torrents, de clarté épandus au jour du triomphe de la fraternité.

Il a pu, ce grand, cet unique Jules Lequier, ajouter au récit de la bible en grandeur, en profondeur, révélant ce que l’Ecriture peut renfermer, pour un magnifique esprit, aux intervalles des paroles.

La petite ville où je suis est célèbre par son collège, solennel comme une réduction de Versailles. Et très fière, la petite ville proclame qu’il forma des hommes de valeur. Orgueilleuse, elle cite des noms qui me laissent pas indifférente. Mais nul jamais ne prononça devant moi le nom de Jules Lequier. C’est pourtant lui, lui seul que je revois, chaque fois que je pénètre sous les grands ombrages, dans les jardins en terrasse, dans les vastes salles ou la délicate chapelle. C’est lui que je revois, enfant rêveur et tourmenté, puisant ici son ardente fois tandis que le génie, le malheur et le suicide baisaient son front.

Georgette Ryner, « Jules Lequier : La recherche d’une première vérité », L’en dehors, 1924.

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